Voici le texte paru dans Libération daté du 10 mars 2010 :
Monsieur le Président de la République,
Peut-être le savez-vous, aujourd’hui, le film « On bosse ici ! On vit ici ! On reste ici !» réalisé par le collectif des cinéastes pour les « sans-papiers » va sortir dans plusieurs centaines de salles en France. Signé par plus de 350 personnalités du monde du cinéma, ce court-métrage rend compte de la situation insupportable dans laquelle vivent plus de 6000 travailleurs sans papiers en grève depuis déjà 5 mois. 6000 travailleurs, qui, pour leur grande majorité, et contrairement à ce qu’on aimerait bien nous faire croire, ne travaillent pas au noir, payent leurs impôts, cotisent aux ASSEDIC, aux caisses de retraite, à la Sécurité Sociale… Ils ont donc les mêmes charges et devoirs que tous les travailleurs français, mais n’en ont aucun des droits. Ces 6000 hommes et femmes, employés par plus de 2000 entreprises, ont pris le risque de sortir collectivement de l’ombre afin de lutter contre la précarité dans laquelle ils sont maintenus hypocritement par un système qui a tout à gagner à cette clandestinité. Il est tellement plus facile d’exploiter des travailleurs sans papiers, donc sans droits, tellement plus rentable de les sous-payer à qualification égale. Ainsi ont délocalise sur place…
Bon nombre de secteurs de notre économie ont un besoin vital des travailleurs sans papiers. Les plus grandes entreprises font appel à eux, brouillant souvent les pistes en multipliant les intermédiaires (agences d’intérim, sous-traitants…). Ils sont des centaines de milliers à vivre dans la précarité et qui plus est, dans la peur quotidienne de l’expulsion. Nombreux sont ceux qui, pendant le tournage, nous ont décrit leur situation en l’assimilant à de l’esclavage moderne. Une telle situation nous semble indigne de notre démocratie. C’est pourquoi c’est à vous, Monsieur le Président, que nous nous adressons aujourd’hui. Beaucoup d’employeurs ont accepté de signer des promesses d’embauche à leurs employés, leur ouvrant ainsi sans aucun doute le droit à une régularisation. De plus, des accords entre travailleurs et patronat sont en cours. Mais ils n’auront de valeur que s’ils sont validés par le gouvernement. Le silence politique généralisé qui entoure ce mouvement doit cesser. Après cinq mois de grève, il est du devoir des ministres concernés de prendre en compte les demandes légitimes des travailleurs sans papiers et de votre devoir d’intervenir afin de répondre favorablement à leurs revendications. Le premier geste que nous attendons de vous est de mettre en place une circulaire définissant des critères de régularisation clairs, précis, et non discriminatoires, qui éviteront l’arbitraire qui règne actuellement dans les préfectures.
En agissant ainsi, vous feriez œuvre de justice, et redonneriez un sens à la devise de notre république, trop souvent mise à mal ces jours-ci. Vous êtes le garant des valeurs de notre démocratie, vous vous devez de garantir à tous ceux qui par leur travail font la richesse de ce pays, à tout ceux qui sont partie intégrante de notre tissu social, des conditions de vie humaines et dignes.
Pour le collectif des cinéastes pour les « sans papiers » : Ariane Ascaride, Laurent Cantet, Arnaud Desplechin, Tony Gatlif, Jean-Henri Roger, Christophe Ruggia.